" Ils sont rares les cinéastes qui s'aventurent de nos jours à filmer l'automne d'un couple, avec son lot de cernes, de rides, de petits plaisirs et de rancœurs. On en trouve outre-Manche, à l'instar d'un
Mike Leigh, peut être parce que l'indolence du way of life anglais, avec ses cups of tea et ses charmants cottages (pour l'image d'Epinal) est un décor particulièrement approprié pour raconter le quotidien, par la force des choses un peu plan-plan, des seniors.
(...) Par petites touches aussi discrètes que précises, Andrew Haigh corrode de plans-séquence en plan-séquence le vernis protecteur du couple. Un couple désormais séparé par le mur infranchissable d'un passé secret et impartageable. Selon un subtil équilibre, le réalisateur fait alterner les instants de complicité retrouvée autour d'un passé commun (une danse improvisée au milieu du salon, quelques saillies sarcastiques de vieux couple...) et les scènes compartimentées où l'autre semble être devenu inatteignable.
Drame intimiste placé à la fois sous le signe du
Bergman de
Scènes de la vie conjugale, du
Rebecca d'
Hitchcock (dans lequel le personnage de Joan Fontaine devait vivre en permanence avec l'ombre écrasante de la première épouse de son mari) et de la quotidienneté banale de l'
Another year de
Mike Leigh,
45 ans est une magnifique épure qui touche à la vérité du couple avec une simplicité éloquente, une remarquable précision clinique.
Vérité redevable en majeure partie à la grande Charlotte Rampling (nommée aux Oscars dans la catégorie meilleure actrice), toute en rétention bouleversante. Entre mondanités obligées et chamboulement intime, à la manière de la "Mrs Dalloway" de Virginia Woolf, elle rend avec une justesse inouïe l'intériorité mouvante de son personnage. Si celui de Tom Courtenay, recroquevillé sur lui-même et taraudé par son passé, ne suscite pas autant d'empathie, il étincelle et trouve une forme de rachat dans la dernière scène du film, à coup sûr la plus belle. Peut-on faire table rase des non-dits, surmonter la déchirure opérée par une révélation pareille ? Il faut chercher la réponse à cette question dans le visage de Charlotte Rampling, dont le regard vacillant clôt le film et secoue à l'égal de celui de Margherita Buy dans le final magnifique de
Mia madre et de celui Cate Blanchett dans le dernier plan magnétique de
Carol. Le cinéma est définitivement un "art de la femme", comme
Truffaut se plaisait à le dire."