" On le dit partout,
Baisers volés est une œuvre importante parce qu’elle renoue avec les formes narratives traditionnelles, parce qu'elle a toutes les apparences de la facilité et de l’insouciance alors qu’elle est savamment élaborée et d’une exigence rare, parce qu’elle s’obstine à plaire et y parvient par des moyens dont il n’y a pas à rougir, parce qu’elle est pudique, discrète, émue, aimable et mélancolique, parce qu’elle a le ton des pages les plus heureuses des journaux intimes sans être jamais vaine ou prétentieuse. On le dit partout,
Baisers volés est de la meilleure veine de son auteur, celle des
400 Coups, de
L’Amour à vingt ans et de
La Peau douce.
(…) On oppose la modestie de
Baisers volés à l’arrogance formelle des
Gauloises bleues, à ses prétentions novatrices. Les deux films sont sortis à huit jours d’intervalle. Voyez-vous, il semble impossible d’aimer les Gauloises et le
Truffaut, de les confondre dans une même admiration. Annie Girardot, pourtant, semble venir des
400 Coups, mais que d’esbroufe avant de parvenir à ses moments de vérité, que de répugnance à la simplicité, que de chichis, que d’efforts pour nous persuader qu’on est vrai, qu’on ne dit que ce qui doit être dit, qu’on va tout droit à l’essentiel.
On vous dira certainement que
Baisers volés est un film mineur, une parenthèse souriante dans une œuvre qui se veut autrement ambitieuse à l’ordinaire, on vous dira que c’est une chanson et qu’il est des chansons qui, bien sûr, n’ont pas de prix. On vous dira que c’est un très bel exercice d’autobiographie poétique et que ces confidences faites sous le voile de la fiction relèvent d'un art que plus personne ne se soucie de pratiquer. On vous dira qu’avec la matière de
Baisers volés,
Truffaut pouvait faire un film autrement grave, autrement important et qu’il est peut-être dommage de le voir limiter son propos à ces esquisses, à ce carnet de souvenirs auxquels il prête les couleurs d’une fiction consolante.
Baisers volés, pourtant, parle des dernières années de l’adolescence infiniment mieux que les
400 Coups ne parlaient des dernières années de l’enfance. Il illustre à merveille cet aphorisme populaire qui prétend que les meilleures années de la vie sont aussi les plus tristes et qu’il est affreux d’avoir vingt ans.
Baisers volés parle de l’apprentissage de la vie qui est l’apprentissage de la mort ; ce film dit qu’il n’y a pas de grandes espérances, que l’amour est terriblement difficile, que l’enthousiasme meurt de son propre excès, que le désespoir est parfaitement vain.
(…) Il y a dans
Baisers volés cette crainte perpétuelle d’être trop heureux, ou trop malheureux, cette réticence à reconnaître l’événement qui font d’Antoine Doinel le symbole des incertitudes adolescentes mais qui participent également d’une philosophie de la vie. Il y a certes une pointe de puritanisme dans cet entêtement à ne rien vouloir nommer ; il y a peut-être plus de paresse que de résignation, plus d’orgueil inavoué que d’humilité dans cette acceptation passive des êtres et des choses qui risque de faire paraître le garçon de
Truffaut un personnage médiocre, soucieux de ne point provoquer la vie et de demeurer dans son coin.
Un instant, nous voyons Antoine Doinel au bord du vertige. Quand devant sa glace, il s’acharne à nommer, précisément, ses sujets de préoccupation les plus urgents. Nous l’entendons répéter, avec une insistance impudique probablement unique dans l’œuvre de
Truffaut, le nom des deux femmes qui occupent ses pensées et le sien propre : Antoine Doinel, Antoine Doinel, Antoine Doinel... Il y a là comme une incantation, destinée à faire surgir une ombre du néant. Qu’elle s'incarne enfin, que cet ectoplasme se matérialise, qu’il s’arrache aux régions brumeuses du rêve.
Ce plan, qui semble appartenir à un film de
Cocteau constitue le seul vrai temps fort de ce
Baisers volés en demi-teinte et marque sans doute l’expérience capitale des années adolescentes de son héros. Un moment, nous pouvons croire que le jeune homme et son reflet vont se réunir, s’identifier définitivement l’un à l’autre et que va se matérialiser devant nous cette difficile et fugace accession à l’âge d’homme dont on croit volontiers qu’elle participe de la révélation. Semblablement, nous croyons que ses rêves imprécis d’idéal féminin vont, une fois réalisés, marquer un tournant de sa destinée. Mais les rêves sont de la substance dont sont faits les jours de pluie ; eux aussi se fanent, disparaissent au creux de la main comme l’eau qu’on ne peut jamais retenir. Seuls subsistent, vivants et féroces, ceux que la vie ne nous accorde jamais.
(…) On a bien compris que je crois très fort que
Baisers volés nous entretient de choses infiniment importantes. Cela est très rare dans le cinéma qu’on nous fait, en France. On n’a pas envie de l’analyser, encore moins d’en parler de la façon dont on parle des films. Mais on n’en finit plus d’y rêver."