"... Prenez une des premières images du film: un bal d'été. Le groupe, à la fois miteux et touchant, une piste de danse quasi vide. Des choses que l'on a tous connues. Mais voilà, la caméra est posée là où elle ne le devrait pas, sur l'extrême angle gauche. L'éclairage est relativement faible et le son lointain.
En off, une voix récite un poème adressé à la Mère : un poème d'avant la vie. Si on reprenait toutes ces choses, si on les posait sur une table, on y verrait mieux, mais la présentation est si inhabituelle que nous voilà paumés. On le restera. Tous les plans de ce film excessif jusque dans sa durée, 2 h 30, sont de cette facture. Ils représentent autrement des situations inhabituelles et/ou banales.
Gomes, ancien critique au Portugal, chef de file d'une jeune génération iconoclaste (...) signait il y a trois ans la Gueule que tu mérites, premier film barge -des trentenaires régressifs doutaient du sens de la vie déguisés en cow-boys. Son style est constamment perturbant : à la fois la vague qui vous noie et la bouée qui vous sauve.
Si on est dans Ce cher mois d'août sonné comme sous insolation, c'est que Miguel Gomes a une qualité qui manque aujourd'hui à quasiment tout le cinéma mondial, le bon comme le mauvais : l'imagination. Débordante, folle, précise, maniaque (les mariages de plans, de sons et d'images sont inouïs), partant dans tous sens.
Le plus fort dans ce film, qui est un peu le journal estival d'un Martien atterri par hasard au Portugal en pleine saison des incendies de forêt et des fêtes votives, c'est que Gomes était parti pour fabriquer un documentaire sur les bals d'été dans la région de Coimbra. Là-dessus, il a trouvé judicieux d'ajouter une fiction sur un triangle amoureux adolescent, puis de nous tenir au courant des 1001 reproches que la production signifie à son égard. Ces trois films imbriqués - le tournage + le documentaire + la fiction qui sort toute seule du documentaire-, il en apprivoise les différentes matières en composant autour d'elles des séquences poèmes et des séquences chansons. Il tente une rime, deux. Laisse reposer. Montre autre chose. Revient, retravaille le motif. Sa virtuosité n'a d'égale que sa givrerie. Allô le Samu cinéphile : il est là.
Quand, pour conclusion, on assiste médusé à une conversation délirante entre le cinéaste excédé et son ingénieur du son, qui, tel Jeanne d'Arc, «entend des voix», on sait que l'on repartira au moins une certitude : ces gens sont fous à lier, ces gens sont grands."