" (...) Cela pourrait être tragique. La longue citation d’Andromaque n’entend pas seulement montrer que ces comédiennes, comme tout comédien passé par les écoles et cours, possèdent une culture classique. Andromaque, c’est la tragédie de la femme blessée comme épouse et comme mère, frappée dans le double exercice de sa féminité — et ce fut aussi le partage de Sonia. Tragique, le film l’est, par brefs éclairs — quand la fatigue, l’écœurement, la gueule de bois qui suit l’ivresse ou l'irruption d’étrangers dérangeant le jeu, le jouant mal, font tomber les masques; la comédie montre alors son vrai visage : tentative désespérée contre la solitude, la vieillesse et la mort.
Mais Vecchiali a préféré prendre le parti de la comédie, précisément, en accord avec celle que se jouent les deux femmes. Plans-séquences ou longs plans fixes, la caméra ne quitte pas les comédiennes (étonnantes Hélène Surgère et Sonia Saviange), qui, elles, ne quittent guère la scène familière de leur appartement. C’est la comédie des fous rires, des souvenirs marrants, des sketches, des blagues de " coulisses ". Avec deus (pardon dea) ex machina apportant la fortune en happy ending (mais le rideau tombe sur une autre fin, cri de douleur, d’agonie ? de Sonia, en tout cas, fini la comédie).
Drôle, farfelu, coupé de regards-clins d’œil à la caméra, de chansons, plutôt que chantées, fredonnées à la bonne franquette : on pourrait penser à la légèreté mousseuse (on boit beaucoup de champagne) d’une comédie américaine, une réplique en noir et blanc des Girls de Cukor. Mais la modestie affichée des moyens (pas de couleurs), l’extraordinaire liberté du ton, la malice du montage, alternant le moelleux " vieux genre " du fondu enchaîné et la sécheresse de l’intervention " cut ", ou ponctuant l’action et ses échos dans les cœurs par des photos de femmes-femmes idéalisées rappellent les meilleurs moments de feu la Nouvelle Vague. Désinvolture à la Rivette quand il arrive à Rivette d’être désinvolte ; finesse d’observation et acuité à l’Eustache, quand il arrive à Eustache d’être fin et aigu ; tendresse de Truffaut à ses débuts ; soin du texte à la Rohmer. Avec, en prime, un je-ne-sais-quoi qui tient à Vecchiali — esprit de finesse? complicité? goût de certaines ombres? Joint au talent des deux interprètes, il fait notre délice. "