" ... si le cinéma français ne manque pas, depuis la Libération, de films évoquant l’Occupation et la Résistance, il n’a pas réussi à se doter de la grande œuvre monumentale qu’appelle, davantage encore que la nécessité d’évoquer une époque historique cruciale, le retour à la tête du pays du général De Gaulle en 1958. Ce film-là, on a pourtant tenté de le faire deux ans plus tôt, c’était Paris brûle- t-il ? Confier au réalisateur de La Bataille du rail un équivalent tricolore du Jour le plus long pouvait paraître une bonne idée, du moins du point de vue de ses promoteurs. Elle s’est transformée en son et lumière pompeux et vain. L’Armée des ombres accomplit la commande officielle (qu’elle ait été ou non formulée) que n’a pas su réussir René Clément. Il faut aussi remarquer que, mise en chantier en 1968, la réalisation de L’Armée des ombres se fait au moment où le règne gaulliste se termine. Lorsque le film sortira, le 12 septembre 1969, De Gaulle aura quitté le pouvoir. Même si ce n’est sans doute pas conscient dans l’esprit de Melville, les sombres accents de son film accompagnent une époque de l’histoire qui s’achève - qui s’est, en fait, achevée en Mai 68-, celle de la saga gaulliste (...)
Monumental, L’Armée des ombres ? Oui, par sa durée, les moyens déployés, l’ampleur des faits et des figures évoqués (jusqu’à l’apparition bord cadre du Général lui-même), bref par la volonté évidente de faire référence. Mais un monument bâti de pierres sombres et muettes, et qu’on dirait parfois accumulées pour faire masse plutôt qu’agencées par une dramaturgie «payante» sur le terrain du spectacle (...) Interminable scène d’exposition, refus systématique du spectaculaire, confusion des motivations (...), interminable période de silence et d’obscurité dans la planque où Lino Ventura se rétablit après l’évasion, coups de forces narratifs injustifiés, apparitions-disparitions de protagonistes, noirceur abstraite d’un cauchemar qui s’inaugure dès le plan d’ouverture avec le fantomatique défilé de la Wermacht place de l’Etoile, L’Armée des ombres est une véritable machine infernale contre les canons du genre.
(...) Loin de toute scénarisation classique, L’Armée des ombres est une sorte de chronique émiettée (...) De même, on a parlé de l’impressionnante sobriété du jeu des comédiens, mais c’est que leurs personnages sont comme vidés de l’intérieur, ce sont des morts en sursis et qui le savent. L’Armée des ombres est une tragédie dont tous les protagonistes connaîtraient, avant même le début, la fatalité de leur destin. Il n’y est d’ailleurs jamais question de motivations, encore moins d’espoirs, seulement de technique, d’efficacité, pour que ce vers quoi ils marchent s’accomplisse. Ils y vont parce que c’est ainsi..."