"En 1963, Milos Forman est tout juste sorti de la FAMU (école de cinéma tchèque d’où sont sortis d’autres cinéastes émérites comme Vera Chytilová) et réalise son premier film : L’As de pique (Grand prix au festival de Locarno). L’ambiance semble en adéquation avec la Nouvelle vague par son sens prodigieux de l’improvisation et le souci du cinéma-vérité qui conduit Forman à filmer ses contemporains dans la rue, dans les salles de bal, sur des aires de détente près d’un lac, ainsi que les intérieurs d’un commerce et de l’appartement familial.
Son protagoniste, Petr, jeune de 16 ans entrant dans le monde désenchanté du travail, porte à lui seul les préoccupations d’une jeunesse d’alors, incertaine dans ses choix professionnels et la conduite de ses émotions. Au contraire du drame, le film est traité avec un humour omniprésent : le comique de situation.
Petr tente de faire l’adulte, parce que sa position nouvelle (commençant à exercer un emploi dans une épicerie) le pousse à assumer ce nouvel âge. Mais il semble avoir manqué les rituels de passage : est-ce la faute aux parents, à la société ? Le cinéaste laisse au spectateur le soin d’y répondre, posant la trame de son histoire comme un état de fait d’une société à un moment donné.
Les modèles de la génération précédente ne s’imposent plus implicitement : on sent alors le vent de la contestation s’élever, même si à aucun moment il est directement question de révolte. Et c’est là tout le talent de Milos Forman d’avoir touché du doigt toute la problématique d’une époque avec ses enjeux sociaux.
Un cinéaste prometteur et un film qui s’apprécie isolément, par lui-même : un chef-d’œuvre qui n’a même pas besoin, pour être éclairé, de la brillante carrière que Forman allait poursuivre aux États-Unis."