" Après l'avoir parfois combattu, Truffaut nous restitue ici, le Cinoche, le vrai, celui qui, tout en nous racontant une histoire et en nous divertissant, nous parle de choses essentielles.
Le Dernier métro, arrivant, sans que le hasard n’y soit pour rien, en un septembre 80 où la France se trouve obligée de dissoudre quelques organisations nazies, où les murs de Paris et les couloirs de son métro se salissent de quelques obscènes graffiti anti sémites, revêt une certaine importance.
Loin de moi l’idée de transformer Truffaut en cinéaste politique ; il suffira de rappeler que ce film, qui nous raconte avec plaisir une histoire (avec un « h » minuscule), est d’abord un avertissement : nous sommes les vrais coupables des années 40, nous sommes les coupables potentiels des années 80, à nous de prendre garde ; ce film peut, aussi, nous y aider.
Mais le propos de Truffaut est d’abord d’assouvir deux de ses désirs, trois peut-être... Première joie : jouer avec les reconstitutions et les costumes. Moins éloignée dans le temps que le 19è siècle d’
Adèle H. où le 20e siècle naissant de
Jules et Jim, la période de l’occupation tentait François Truffaut depuis longtemps. Son élégance jongle à l’aise, et sans erreurs, avec les affreux souvenirs des talons compensés et des « coques ». Deuxième plaisir : situer son action dans le milieu du théâtre. Après
la Nuit américaine, montrant les coulisses du cinéma, ce second volet est plus fin, plus persuasif, et tout aussi minutieux. On nous y montre combien sont inextricables les liens de la vie et ceux du théâtre, chez ceux qui le font comme chez ceux qui le regardent. Enfin un pari savoureux de cinéaste sûr de son pouvoir : créer ce couple imprévisible, et tout de suite évident : Deneuve/ Depardieu.
Le titre, c’est une référence précise. En période d’occupation, le dernier métro avant le couvre-feu ramenait pêle-mêle acteurs et spectateurs de théâtre (...) Pour les gens de théâtre, créer, ou jouer, c’était vivre, échapper à la censure, à la peur, à la mort. Jouer pour vivre, et donc le plus sérieusement possible (...) « The show must go on » (le spectacle doit continuer), c’est la conclusion, et la devise du film, celle de Truffaut aussi sans doute. Devise grave, mais qui nous situe d’entrée de jeu dans la comédie. Jamais, si grave que soit l’histoire qui nous est contée, si évidentes ses répercussions, Truffaut ne se laissera aller ni au tragique, ni à l’apologie de la grandeur, à l’exaltation des grands sentiments, ou à ses corollaires : la terreur.
La mort, l’héroïsme, la traîtrise sont les données du problème, la toile de fond du spectacle. Le film est un îlot presque protégé. Nous ne verrons pas un seul cadavre, jusqu’à la fin du film.Rien n’est dissimulé, nié, ou rapetissé. Nous nous mouvons dans un autre univers simplement, et, à la fin, tout se remet en place, comme dans un ballet bien construit.Au passage, Truffaut s’est payé le luxe complémentaire d’une dernière pirouette : nous passons de la réalité au cinéma, (trompe-l’œil au fond du décor de la salle d’hôpital) et du cinéma au théâtre (seule réalité digne de ce nom pour les protagonistes et leur metteur en scène). Le spectateur le plus averti savoure le plaisir d’avoir été piégé. La démonstration est faite. Le spectacle a continué. Dernier clin d’œil, le trio cher à Truffaut se reforme : celui de
Jules et Jim ; peut-être un peu moins fou, un peu moins suicidaire.
Resterait, pour rendre vraiment compte de notre plaisir, à parler de ses extraordinaires acteurs, compris, dirigés, aimés.
On est d’autant plus « dans le spectacle » avec
Le Dernier métro, que tous les rôles sont comme autant de personnages de drame ou de comédie. On ne recherche jamais le naturel, mais, au contraire, la signification, la silhouette, et les acteurs n’en « sonnent » que plus vrai. Truffaut a une manière curieuse de les approcher comme pour capter chez eux, de la vie, tout ce qu’elle a de contradictoire. A part l’horrible Daxiat, et le formidable régisseur (et encore), tous les personnages sont doubles.
Double Marion / Catherine Deneuve, femme et actrice, jeune et si mûre, amoureuse de son mari et de Bernard, calculatrice et spontanée. Double Bernard / Depardieu, passionné et balourd, absent et résistant, lunaire et si terrrestre ; doubles par leur homosexualité, Poiret et Férréol. Il faudrait (ce n’est pas une clause de style) les citer tous, cohérents et ressérés dans le petit monde de leur théâtre, auquel Truffaut sait nous faire croire, à travers lequel il nous livre la réalité, comme transformée, revue, différente.
Une tendresse à la fois protectrice et à peine dupe, déforme pour nous, spectateurs, le microcosme dont il est question. Ces gestes et ces histoires, à la fois si ordinaires et tout entiers magnifiés par le spectacle. On le disait bien : « The show must go on »..."