" Revisiter ses souvenirs au cinéma, c’est se mentir un peu à soi-même en imprimant la magie du Septième art sur l’évanescence de la mémoire. Qu’à cela ne tienne ! Avec
Poesia sin fin,
Alejandro Jodorowsky est un menteur. Le réalisateur truque le déroulé de sa vie, il bidouille les lieux de son passé avec des décors de pacotille, il interprète l’existence avec pour seule devise que la poésie soit un acte politique et érotique.
La charge sexuelle qui se propage dans le film s’électrise ainsi de jurons en désirs bruts et mats comme des détonations sourdes. Le sexe naît dans la bouche de
Jodorowsky Père, éructé de l’homophobie fourre-tout d’un maricon contre Garcia Lorca, l’idole adolescente du cinéaste. L’insulte scande souvent
Poesia sin fin, tue-l’amour artistique et malentendu viril quant à lexpression de la sensibilité du fils. Le
paterfamilias sent pourtant confusément le tour ambigu que va prendre la vie de sa progéniture. Un destin dévolu à la séduction que le futur cinéaste entend dans son sens latin de
seducere : emmener à part, séparer, soustraire, détourner du droit chemin.
(…) À l’écran, le metteur en scène chilien trouve enfin un équivalent filmique parfait à sa poésie teintée de surréalisme. Sur un plan littéraire et humain, il problématise deux interrogations ouvertes toute sa vie durant et qui se mêlent l’une l’autre : qu’est-ce que la poésie et comment se réconcilier avec les morts ? Si
Jodorowsky cite Lorca et déboulonne Neruda au cours de son script, il oublie d’évoquer Borgès et une nouvelle du
Livre de Sable,
L'Autre, dont le principe narratif enfante la réconciliation du cinéaste avec sa famille d’outre-tombe. Dans
L'Autre, par une fantaisie spatio-temporelle, Borgès sénescent, se retrouve face à face avec lui-même, jeune. Le dialogue de soi à soi est alors une sorte de « sois sage ; ô ma douleur » où le plus vieux montre le chemin de vie à l’homme qu’il était dans la vigueur de l’âge.
Poesia sin fin reprend à son compte ce principe de résilience.
Jodorowsky se paie même le luxe d’un casting à haute teneur psychanalytique, ses fils Adan et Brontis interprétant respectivement son rôle et celui de son père. Lorca, Borgès, Neruda : le trio de poètes révèle l’idée protéiforme et fantasmée que se fait le cinéaste d’une paternité artistique.
(…) Des baisers, dans le second volet de l’autobiographie cinématographique de
Jodorowsky, il y en a peu entre les hommes et les femmes. L’amour y est un concept, un topos poétique, mais jamais une réalité vécue.
Poesía sin fin repose entièrement sur un double paradoxe : être un film joyeux, tout en occultant la moindre idée du bonheur humain ; et documenter la création littéraire sans jamais montrer l’écrivain au travail. C’est davantage le processus d’émancipation psychologique du protagoniste et ses manifestations esthétiques baroques qui intéressent le cinéaste. De l’adolescence à la robustesse de l’âge d’homme, on accompagne le héros dans une éducation sentimentale où l’art est sexualité. D’où un onirisme truculent, phallique et onaniste."