" Le plaisir que nous prenons à Stranger than Paradise n'a rien à voir avec le sentiment de plénitude que procure un montage continu d'événements ou de situations. Les plans ne montrent quasiment rien de l'action mais n'en sont pas moins riches de sens : par exemple cette scène où quatre personnages sont assis dans un cinéma. Il ne se passe rien, aucun mot n'est échangé, mais rien que leurs places respectives, leurs façons de se servir des pop corns, les échanges de regards, les sourires, suffisent pour nous faire ressentir les tensions, les désirs, les regrets qui les habitent. Et le comique de la scène naît en grande partie de cette tension entre leur attitude anodine et le nœud relationnel qui les lie et dont nous reconstituons le parcours mentalement. Une description verbale du plan, non seulement demanderait beaucoup de temps mais de plus anéantirait complètement des effets de sidération purement visuels.
Toute la rhétorique de Stranger than Paradise repose sur ce principe. Le dénoté, d'une extrême légèreté, un peu fruste parfois, nous transmet en fait une multitude de sensations et une pluralité de sens. Une grande part de notre plaisir tient à ce qu'à partir d'un signifiant minimal, nous reconstituons des élans de tendresse, des désirs rabroués, des joies, des déceptions..."