"... Le héros de The Brown Bunny est un homme qui pleure, qui se repent. Sil ne cesse de s'épier dans les miroirs, c'est pour guetter les traces que laisse son calvaire sur un visage christique, guetter sur un profil brisé, en éclats, les stigmates d'un évanouissement, une disparition du monde. Est-il mort ? Est-il vivant ?
Cette façon qu'il a de camper son univers, un no man's land désespéré, tout en restant marginal par rapport aux normes de l'industrie, au bord de l'underground, presque provocateur vis-à-vis des règles de narration, l'honore. C'est un Peckinpah sans jets de sang, un Cassavetes irradié par le désir. Un fier romantique, contemplatif et hard en érotisme. Ce qu'il filme est d'une simplicité qui nous ramène à l'enfance de l'art. Du temps où il n'y avait pas d'esbroufe.
Acte I : l'étourdissement. Un pilote de course tourne en rond sur un circuit, à cheval sur son bolide vrombissant. Acte II : le deuil. Au volant de sa camionnette, il file tout droit vers la Californie. Deux façons de vouloir échapper au désespoir, en vain.Cet homme que Vincent Gallo ne quitte pas d'une semelle, et qui, de jour et de nuit, traverse l'Amérique des néons et des déserts, qui roule, sanglote, rêve, se lave (se purifie), se couche, s'offre des haltes auprès de jeunes filles qui ne peuvent pas lui faire oublier celle qu'il cherche à rejoindre, fait du surplace. Il a rendez-vous avec le néant.
Car, acte III, quand Daisy, la femme aimée qu'il a perdue, réapparaît dans sa chambre d'hôtel, junkie surgie d'une surdose de malentendus, c'est pour le meilleur (la fameuse scène de fellation, aussi poignante que crue) et pour le pire, cette apparition fatale, fantomatique, et ce douloureux nirvana où se télescopent culpabilités, reproches, incompréhension et fantasme, le renvoyant à l'enfer.
Comme Orphée. Pour raconter ce road-movie irréel, ce voyage hypnotique suant de spleen, Vincent Gallo est résolument minimaliste, capteur d'instants, plus excentrique (de par sa façon de filmer une idée fixe) qu'égocentrique. Ici la forme épouse le projet : filmer l'errance fiévreuse, la course folle vers un mirage surexposé. Il faudrait lui faire crédit de cette pureté à l'heure où l'on s'extasie devant le moindre doc en DV. The Brown Bunny c'est du cinéma, un documentaire sur le chaos des comportements, la fatigue, l'obsession, l'impudeur, la misère sexuelle.Un poème sur un homme inconsolable. Inadapté. Déraisonnable."