" Alain Guiraudie a d'abord l'immense mérite de faire des films qui ne ressemblent à rien de connu. De ce point de vue, Du soleil pour les gueux, son précédent moyen métrage, faisait fort, entre western privé de chevaux, film d'anticipation politique, conte cruel, vertige des grands espaces et délicate invention langagière. Un cinéaste était né, et cette éclosion n'était pas passée inaperçue (...)
Ecrit avant Du soleil pour les gueux, Ce vieux rêve qui bouge (ce mec a le génie des titres !) réussit le prodige d'affermir le propos sans perdre en bizarrerie. Alors qu'il paraît pourtant plus délicat de parler de la fermeture d'une usine et du triste sort de ses derniers ouvriers que de délirer à plein rendement avec des histoires d'animaux fantastiques et de chasseurs de prime qui cavalent sur le Causse... De la même manière que Du soleil pour les gueux disait deux ou trois choses de la violence de l'ordre social ou de la précarité professionnelle, mais sans avoir l'air de trop y toucher, sans nuire à son aspect de film d'aventures, Ce vieux rêve qui bouge prend son motif très au sérieux, mais sans jamais sombrer dans l'esprit de sérieux ou de démonstration (...) Il s'agit (...) d'enregistrer en mineur les lointains et incertains échos du grand chambardement industriel, en racontant une histoire de rencontres et de désirs, portée par des personnages qui ne représentent qu'eux-mêmes, plutôt qu'en cherchant à illustrer une thèse quelconque.
Dès le premier plan, qui montre un jeune homme en train d'attendre quelqu'un qu'il ne connaît pas, alors que défile devant lui une petite troupe d'ouvriers qui entrent à l'usine, Guiraudie instaure une ambiguïté qui va irriguer tout le film. Si l'ambiance de la scène est clairement de l'ordre du rendez-vous professionnel (le jeune technicien vient démonter une machine, la dernière récupérable avant fermeture définitive, et guette le contremaître, son interlocuteur), il suffirait de la modifier un peu (la nuit au lieu du matin, par exemple) pour qu'elle contienne une dimension de drague homosexuelle. La force du film réside dans cette capacité de suggestion, cette lente érotisation des lieux les voûtes de l'usine filmées comme un espace fantastique, une paroisse morte, une cathédrale déjà en ruines, une toile d'un Hubert Robert moderne et des corps, à la fois communs et glorieux, abîmés par le travail et magnifiés par sa soudaine absence, traversés puis délaissés par lui, littéralement en manque.
Dès lors, tout est question de distance. Si Guiraudie ne cherche pas à dissimuler sa propre nostalgie devant ce monde ouvrier en voie d'engloutissement, il la communique sans aucun sentimentalisme. Et choisit le mode de l'improbable, de l'accidentel, donc du burlesque (...) Réduits en déshérence, les corps bougent en un lent ballet, aussi comique que tragique, et il y a du Tati dans cette façon de faire se heurter les individus à leur inutilité productive..."