"Il avait le goût du secret, se méfiait du gros plan, et détestait les scènes érotiques. A propos des
Deux Anglaises..., qu’il a eu à cœur avant sa mort de reconstruire dans sa version intégrale (le film avait été amputé de quatorze minutes lors de sa sortie sous le titre
Les Deux Anglaises et le continent), il a dit qu’il avait voulu montrer « le monde des sentiments comme une messe ». Mais trop vite (et cela l’agaçait), on s’est accroché à ces quelques indices pour cataloguer
François Truffaut comme un cinéaste de la pudeur, un maître de la sensibilité en demi-teintes. C’était faire fi de bien des tourbillons, de bien des explosions, et de quelques indécences.
Incantatoire, religieux,
Les Deux Anglaises... ? Certes. Le récit (adapté d’Henri-Pierre Roché, avec lequel il partageait une tendresse écorchée) des va-et-vient des cœurs et des corps entre un jeune Français et deux sœurs britanniques est enchâssé dans un décor idyllique, puritain, fin de siècle. On y célèbre l’amour comme une liturgie, c’est vrai. Mais de quelle liturgie s’agit-il ? Dix ans de chassé-croisés poignants (timidités, blessures intimes, confessions), dix ans de désirs contrariés (évanouissements, vomissements, masturbation) : l’amour y est vécu comme une violence physique. S’envoler dans les airs, savourer l’ivresse du vertige, se balancer la tête en bas : tel est le rêve interdit qui intriguait déjà les gosses des
Mistons.
Cette esquisse passionnée des émotions amoureuses évoque l’attitude d’un Stendhal. Contraint à choisir entre la femme-vertu (l’amour absolu) et la femme-chair (l’amour plaisir), le jeune homme devient l’observateur de sa propre stratégie. Parfois cynique, comme lorsqu’il envisage de publier la confession impudique de sa bien-aimée.
C’est l’une des constantes de l’œuvre de François Truffaut : l’amour est subversif. Le désir contourne l’obstacle. Muriel l’intouchable apparaît, ô tabou, les yeux bandés : Qaude se met à fantasmer sur sa nuque, le seul endroit de son anatomie qu’il peut observer en cachette. Sanglée dans des chemisiers boutonnés jusqu’au menton, la même Muriel endigue son désir par l’écriture : Ce papier est ta peau, cette encre est mon sang. J'appuie fort pour qu'il entre ». A l’amour, rien. D'impossible."