" Sans un mot d’explication, sans une carte, sans docte message ou généreuse dénonciation, le documentaire se coule dans les replis somptueux de la misère et de l’ignorance. Quelque part en Inde, non loin de Bombay, les « nés criminels » ouvrent leurs portes et jouent castes sur table. Même s’ils se demandent ouvertement, en rigolant, si la réalisatrice et son équipe ne sont pas « des cousins des Anglais », de ces ex-colons qui les parquèrent, eux les insoumis, dans des camps où ils croupissent encore.
« Leur loi me poursuit comme une ombre, les barbelés ont disparu mais je les sens autour de moi », glisse Deepak, un sombre et bel orphelin de 25 ans, qui erre la nuit au milieu des tombes : « Pour moi, le cimetière, c’est comme un ami. » Parallèlement à ce fantastique nocturne,
Yolande Zauberman a bâti son film autour de la vie diurne d’un couple de vieillards qui sourit, malgré tout, à la vie. S’ensuivent les scènes les plus émouvantes, polissonnes et drôles de cette visite au fin fond de l'exclusion.
Mais ce petit nuage ne saurait flotter une heure vingt au-dessus du fumier. Les enfants, chiens de faïence dans un jeu de béquilles, demandent des comptes : « Pourquoi endurer ce mépris ? Quelle vie nous avez-vous donnée ? »
Nous retrouvons Deepak, en mauvaise compagnie, au cœur de la nuit, dans un infâme boui-boui. Il est socialement désigné comme criminel et peut-être le deviendra-t-il, malgré « le cimetière qui (le) lave de tout » ; « Si j’étais un tigre, je déchirerais ceux qui nous humilient. » Bonne fée cependant,
Yolande Zauberman transforme la dégénérescence en superbe résignation, fait briller la sagesse sous l’épaisse couche de mépris, efface le paternalisme cynique de nos consciences pour laisser place à la sympathie ingénue. Sa caméra fait fondre les castes et mourir les préjugés !"