" ... Le film vient juste de commencer, mais comment dire ? Il est déjà à son sommet. Sommet d'élégance, de suspense, de mystère. Au son d'une envoûtante marche funèbre, la vue de Los Angeles illuminée semble contenir en reliques ou en germe toutes les histoires racontées depuis la naissance du cinéma, toutes les illusions et déconvenues jamais suscitées par Hollywood. Et comme de juste, voici Betty, qui, elle, est blonde, fraîche, ingénue, mi-héroïne de sitcom, mi-Grace Kelly (...)
S'enfoncer dans les eaux troubles mais aux senteurs de bain moussant de Mulholland Drive, c'est donc assister à la rencontre de la blonde Betty et de la brune Rita, qui assure ne se souvenir qu'à peine de son accident et de rien d'autre. Mais c'est aussi se retrouver dans la position même de Betty : en état d'éblouissement et de curiosité maximale. Devant Rita l'amnésique, somptueuse énigme. Devant ce décor de conte de fées californien. Devant la profondeur de champ des images, discrètement saturées de signes, d'indices à déchiffrer. Devant la prolifération des pistes ouvertes par le film.
Car en contrepoint de l'enquête menée ensemble par Betty et Rita pour raviver la mémoire de cette dernière, d'étranges scènes situées à divers points de la ville oscillent entre burlesque et angoisse (...) Betty est-elle le « moi idéal » d'une autre blonde beaucoup moins chanceuse qu'elle ? Et Rita, l'objet de tous ses désirs, l'incarnation de ses ambitions contrariées, l'image qu'elle aurait voulu être ?
Si Mulholland Drive peut se lire comme un rêve d'amoureuse déçue, c'est qu'il restitue de manière sidérante la logique de l'inconscient par son alliage de merveilleux et de ténèbres, ses larmes sans objet, ses enchaînements surréalistes, les permutations, apparitions et disparitions qu'il décline jusqu'à la démence. Mais au fond, rien n'est sûr, la boucle délirante déroulée par Lynch est presque impossible à boucler rationnellement. Rien n'est sûr, sinon l'envie irrésistible de revoir ce film schizo et parano, grisant et vénéneux, qui fait un mal monstre et un bien fou."