" Les nombreuses qualités de
Ressources humaines sont enrichies par son interprétation. Mis à part
Jalil Lespert, familier du cinéaste, très convaincant, tous les acteurs du film, formidables, sont des amateurs. Grâce à eux, les personnages ont une force qui doit beaucoup à leur évolution dans le récit.
La plupart du temps,
Laurent Cantet part du cliché, du poncif (les dialogues sont frappés à l'aune du bon sens, et du sens commun), avant de l'annuler au détour d'une scène qui révèle le personnage sous un autre jour. Un renversement, qu'on retrouve dans le superbe personnage de Madame Arnoux (Danièle Mélador), la déléguée syndicale CGT. Lors de la réunion du comité d'entreprise, elle est une caricature de sa fonction (agressivité, langue de bois, discours préfabriqué, prêt à servir en toute circonstance), à un moment où le film a besoin que le spectateur soit aux côtés du jeune homme, ayant à coeur qu'il réussisse.
Après avoir écarté dans les faits Madame Arnoux pour faire son chemin dans l'entreprise, vient ce moment où le jeune homme, confronté au licenciement du père, a besoin d'elle. Après avoir été une voix et un visage, un vrai personnage du cinéma français dialogué par Audiard, elle revient au premier plan de l'intrigue tout en restant au loin : juste une voix dans le téléphone, une voix sans corps. Dans la scène centrale de l'explication entre le père et le fils dans l'atelier, elle devient une figurante, le témoin d'une scène qui la choque (on la voit reprendre le fils, estimant qu'il va trop loin). Elle est alors, à l'opposé de sa première apparition, un visage sans voix. A l'issue de l'échange, elle vient consoler le père, dont la lèvre inférieure frémit encore, sous le choc très violent des mots prononcés. Emporté par l'émotion de la scène, c'est tout juste si le spectateur remarque la portée politique de son geste. Voir la déléguée CGT s'inquiéter de l'état d'un ouvrier particulièrement hostile au principe de la grève, c'est un peu le monde à l'envers, au regard d'une certaine doxa, même si c'est aussi ce monde que choisit de montrer Laurent Cantet, celui où les rapports de forces qui régissent les relations humaines imposent à chacun de tenir son rang, d'assumer sa place et sa fonction, quitte à se composer une carapace pour tenir et survivre. Mais derrière ce masque de la fonction sociale - bouclier serait plus juste - dans un univers régi par les règles du paraître, voire de la mascarade sociale (on n'est plus très loin, ici, de
Jean Renoir et du Eustache du
Père Noël a les yeux bleus), existe des «ressources humaines», pas encore taries, ainsi qu'en témoigne le geste de cette femme qui ne tient pas, à laisser seul cet homme terrassé.
Qu'est-ce qui fait ressembler Madame Arnoux à elle-même entre le moment où on la voit tenir son rôle et son discours de déléguée à la réunion, et celui où elle oublie soudain sa fonction ? La ressemblance à soi dans cette conscience d'exister pour autrui, entre une fonction à tenir (l'ordre social) et une place à trouver (son identité), est le grand sujet de
Ressources humaines. Celui d'une réalité de la nature humaine, entrevue au détour d'une scène, d'un geste, venue perturber une image déjà constituée. Réfléchir l’existence pour mieux (panser ?) ses contradictions, là où la conscience de vivre avec autrui vient brouiller soudain le jeu mécanique de la fonction sociale, voilà ce que ce film, décidément très grand, parvient à faire sentir."