Eléonore Faucher : "La couture est vraiment une métaphore du cinéma"

28 février 2011

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Difficulté d'être mère, accouchement sous X, filiation, renouvellement de génération... Avec "Brodeuses", la jeune réalisatrice remonte plusieurs fils. Y compris celui de son métier naissant. "Je voulais parler d'un métier de l'ombre. Quand on voit un film, on ne s'imagine pas le travail des techniciens. De même quand on voit un mannequin qui défile sur un podium, on n'imagine pas les heures de travail des petites mains qui sont derrière", raconte-t-elle.

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Après avoir réalisé deux courts métrages vous êtes venue au cinéma par l'image en étant assistante opérateur, décrivez-nous ce parcours...Eléonore Faucher : J'avais fait une prépa à Nantes, et c'est dans le cadre de mes deux années à Louis Lumière que j'ai réalisé mon premier court-métrage : Les Toilettes de Belleville en revanche le deuxième : Ne prends pas le large répondait à un concours de scénario de court-métrage et, paradoxalement Brodeuses, est né des difficultés que j'ai rencontrées pour monter ce second court métrage : quitte à se battre, il fallait que ce soit pour un projet de long métrage.

Comment est née l'idée de Brodeuses ?Ce qui a d'abord dirigé l'écriture, c'est la relation entre une femme âgée et une jeune femme, ce qu'elles peuvent s'apporter sans la moindre douceur, presque malgré elles, et qui correspond assez à la relation que j'avais avec ma grand-mère. Un jour où j'étais en train de repriser un pull en me disant que je ferais mieux de le jeter, j'ai réalisé que je n'aurais jamais fait ce geste si je n'avais pas vu ma grand-mère repriser des vêtements qui se trouvaient parfois dans sa boite à couture depuis des années. Nous n'étions pas particulièrement proches, mais je me suis rendue compte que j'étais faite de tous ces gestes-là, que ma grand-mère et mes autres grands-parents, que mes parents, existaient quelque part en moi et que même si je ne suis que moi-même, je ne suis rien sans eux. Outre ce geste du fil tiré, j'ai écrit ce film un an après avoir donné naissance à ma fille et dans le même temps ma grand-mère, à qui le film est dédié, partait en maison de retraite... Je vivais un renouvellement de génération : le fil et la filiation. Par ailleurs, le fait de devenir mère à 25 ans était une responsabilité dont j'avais extrêmement conscience, et qui me pesait, même si le bonheur que cela me procurait contre-balançait complètement cela.

L'un des thèmes du film est l'accouchement sous X ; qu'est-ce qui vous a incitée à l'aborder ?Ce n'est pas son aspect social qui m'intéressait, bien que je me sois renseignée auprès de l'association Moïse qui essaie d'aider les femmes dans cette situation. Mon but était de rendre concret le risque qu'on prend en faisant un enfant, quel que soit son âge ou sa condition, ainsi que la remise en question de soi-même que provoque cette responsabilité, et la perte de liberté et d'insouciance qu'elle implique. On prend le risque de ne pas l'élever aussi bien qu'on le voudrait, c'est cette inquiétude que j'ai voulu faire passer à travers ce thème et j'ai mis cela dans le personnage de Claire.

Comment avez-vous travaillé sur les personnages ?Je les ai tous écrits à partir de moi-même. Je peux d'ailleurs me reconnaître en chacun d'eux. Claire (Lola Naymark) a la force de caractère de ses 17 ans, une grande détermination, alliée à beaucoup de respect pour Mme Mélikian. Ce qui ne l'empêche pas d'être effrontée par moments avec elle. Elle a aussi un potentiel de vie incroyable. Mme Mélikian, qui est interprétée par Ariane Ascaride, était fondée sur le deuil de son fils, avec qui elle vivait seule, ainsi que sa pudeur, sa retenue, et son métier de brodeuse pour la haute couture.

À quel moment avez-vous choisi vos interprètes ?Avant que je ne commence le casting, Ariane Ascaride a lu le scénario dans le cadre du festival d'Angers. Je ne pensais pas à elle pour ce rôle car elle était trop jeune, mais j'étais contente de faire sa connaissance. L'expérience de sa lecture à Angers a été déterminante, parce qu'elle a aimé le scénario, et parce que j'ai aimé le scénario tel qu'elle le lisait. Beaucoup de lecteurs ajoutaient de la noirceur à l'histoire, ne sentaient pas certaines pointes d'ironie. Elle si. Tout de suite. Et sans que je ne lui aie dit quoi que ce soit. Moi, à Angers, j'étais comme une membrane entre elle et le public, le coeur battant. C'était la première fois que mon travail sortait du cercle professionnel, vivait d'émotion. J'ai attendu 10 jours avant de lui proposer le rôle, pour ne pas m'emballer. Elle a accepté de se vieillir, de se durcir, et elle est entrée dans le personnage comme dans un gant... Ariane est formidable, toujours à l'écoute. La seule chose que sa présence ait changé dans le scénario, c'est la nationalité de Mme Mélikian, qui à l'origine, était tchèque. Ariane est très impliquée dans la vie de la diaspora arménienne en France, et elle va régulièrement à Erevan. Ayant moi-même eu quelques contacts avec des Arméniens, ça ne m'a pas coûté de faire en sorte qu'elle soit d'Arménie. Pour le rôle de Claire, nous avons fait un casting classique. Et Lola Naymark est arrivée. Elle était la description exacte de Claire dans le scénario, avec ses cheveux roux flamboyants, et son air effronté. Lola était une évidence. C'est déjà une formidable comédienne, avec à la fois beaucoup de fraîcheur et beaucoup de métier. Elle a joué dans Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, de François Dupeyron, avec Omar Sharif, et aussi, toute petite, dans Riches, belles, etc, avec Claudia Cardinale. Entre les deux, elle a fait plusieurs téléfilms, dont les derniers de Roger Vadim.

Broder, c'est à la fois coudre et inventer. Qu'est-ce qui vous a attirée vers ce métier?Je voulais parler d'un métier de l'ombre. La couture est vraiment une métaphore du cinéma. Quand on voit un film, on ne s'imagine pas le travail des techniciens. De même que quand on voit un mannequin qui défile sur un podium, on n'imagine pas les heures de travail des petites mains qui sont derrière. Quand j'ai visité l'atelier de Monsieur Lesage ou celui de Nadja Berruyer, qui a réalisé les broderies du film, j'ai complètement retrouvé l'atmosphère que je recherchais, c'est-à-dire cette espèce de connivence féminine et cet esprit de corps. Dans le film, la broderie joue comme un journal intime, elle exprime ce qui habite les personnages. Claire travaille à partir de matériaux de récupération, des peaux de lapin, des rondelles de plomberie, sans technique. Le côté tactile du film comptait beaucoup pour moi. Et quand elle regarde le travail de Mme Mélikian sous le métier, elle fait tout un voyage intérieur, assez sensuel. Il fallait que le métier à broder grandisse chez madame Mélikian au fur et à mesure que le bébé s'épanouit dans le ventre de Claire. L'atelier est à mes yeux une sorte de grotte où elle se cache, comme un ventre. Les tissus sont transparents pour qu'on puisse filmer au travers, voir les mains au travail, et le visage de la brodeuse, plus loin.

Comment s'est déroulé le montage ?C'est Joële Van Effenterre qui a monté le film. Elle a commencé par faire un premier bout à bout en respectant le scénario à la lettre, pendant le tournage. Cela m'a permis de me rendre compte par moi-même qu'on pouvait aisément supprimer certaines scènes, et qu'il fallait revoir la structure du début et de la fin du film. Ensuite, tout a été dans la relation que nous avons eue toutes les deux. Joële a beaucoup d'expérience, mais surtout, elle a des convictions quelle sait défendre, comme moi, puisqu'elle sait aussi abandonner si je l'ai convaincue du contraire. Mais bien souvent, nos instincts allaient dans le même sens. Nous faisions régulièrement des projections du montage en cours pour garder le plus possible de recul sur nous.

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