Entretien avec David Dufresne, le réalisateur de "Le Pigalle, une histoire populaire de Paris"

27 mars 2019

- ARTICLE

Que reste-t-il du Pigalle mythique ? À la recherche des figures du passé, l’écrivain réalisateur David Dufresne a posé ses caméras dans le célèbre quartier pour en dresser un portrait doux-amer.

Image illustrating article Entretien avec David Dufresne, le réalisateur de "Le Pigalle, une histoire populaire de Paris"

Pourquoi traverser les Pigalle d’hier et d’aujourd’hui ?

David Dufresne : Un des personnages du film déclare : “Ce n’est pas là où l’on est né qui compte, mais là où on se sent naître.” Personnellement, je me suis senti naître à Pigalle, à 18 ans, lorsque, dans les années 1980, j’y ai débarqué de ma province. Avec le film, j’ai voulu raconter le Pigalle pour ce qu’il était : un univers unique et hors des lois. J’ai voulu rendre hommage à ceux grâce auxquels l’ordre des choses pouvait être bousculé, à leur inversement des valeurs… C’est la question soulevée par un des témoins : “Est-ce que c’était moral ? Je ne sais pas. Mais c’était une vie.”

Pourquoi avoir posé un minicinéma ambulant à Pigalle ?

Pigalle, c’est d’abord la rue. Cinéma en plein air projetant des extraits de fictions, dont « Le désert de Pigalle », avec Annie Girardot, ou « Les ripoux », notre camion devient un personnage du film. Tout et tous tournent autour de lui. Le titre Le Pigalle fait écho au nom d’une salle qui existait autrefois sur la place, avec l’idée que le réel nourrit la fiction, et vice versa. Et à Pigalle plus qu’ailleurs, où les acteurs singeaient les truands qui singeaient les acteurs.

Pigalle est-il devenu un quartier comme les autres ?

Longtemps, la gentrification l’avait épargné. Aujourd’hui, Pigalle évoque les magasins bio, les bars à cocktails très chers… On s’encanaille, mais il n’y a plus de canailles. On déambule dans le vintage, une nostalgie fabriquée, où l’on a gardé les décors mais chassé les acteurs. Il n’y a plus de voyous, plus de rock’n’roll, plus rien.

Voyez-vous une filiation entre ce film et « Prison Valley » (tourné dans la ville-prison de Cañon City) ou « Fort McMoney », vos récents webdocs et documentaires, où vous investissiez aussi des lieux définis par leur forte identité ?

Absolument ! Ils forment un triptyque, avec la volonté à chaque fois de tenter d’inventer une forme de narration. Pigalle est “monoindustriel”, dévolu au plaisir, comme Fort McMurray l’est au pétrole et Cañon City, à la prison. Ce sont trois introspections urbaines, pour tenter de savoir comment notre environnement agit sur nous. L’autre fil rouge de mes travaux, c’est le peuple. J’ai beaucoup d’affection pour chacun des personnages de Pigalle. C’est une partie de la population invisible, des gueules cassées, des laissés-pour-compte. Je parle dans le documentaire de “cette époque qui aimerait tant rendre populiste ce qui est populaire”. Cela rejoint mon engagement actuel en marge des “gilets jaunes”, un monde hors du monde institutionnel, hors des schémas établis.

 

Propos recueillis par Pascal Mouneyres