Hackers russes - La bombe numérique

7 mai 2019

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Entretien avec le journaliste et réalisateur Étienne Huver, membre du collectif d'investigation Slug News et lauréat du prix Albert-Londres en 2016.

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Pourquoi avez-vous choisi d’enquêter sur les hackers russes ?

Étienne Huver : L’idée a germé au début de la présidentielle française de 2017 quand la campagne d’Emmanuel Macron a été hackée. Tout le monde pointait du doigt les Russes. En 2016, les services de renseignements américains les avaient accusés du piratage des e-mails du Parti démocrate. Pendant deux ans, avec le collectif d’investigation Slug News, nous avons cherché à savoir qui étaient ceux que l’on soupçonne d’être au service de Vladimir Poutine. Pour cela, nous avons pénétré leur univers sur la Toile. Nous nous sommes entourés de spécialistes qui ont sécurisé nos données pour que les services de renseignements ou les sphères criminelles ne puissent pas nous géolocaliser. Nous nous sommes rendus aussi en Ukraine et en Russie.

Les autorités russes vous ont-elles mis des bâtons dans les roues ?

Étienne Huver : Nous avons pu travailler librement sur place. Nous avons pu par exemple filmer une partie de l’audience du hacker russe Konstantin Kozlovsky. Emprisonné pour avoir dérobé des millions de roubles à des banques russes, il accuse le FSB, les services secrets russes, de l’avoir recruté. La principale difficulté a consisté à débusquer une personne capable de nous guider sur les forums russophones où se vendent à prix d’or les données. Nous avons trouvé la perle rare seulement à la fin du tournage. Plusieurs personnes avaient refusé de nous aider par peur des représailles.

D’où vient ce savoir-faire pour le piratage de données ?

Étienne Huver : La Russie dispose d’un important terreau cybercriminel depuis plusieurs décennies. Dès le début des années 1990, des jeunes Russes désargentés ont hacké des banques étrangères pour gagner leur vie. Les services de renseignements russes peuvent puiser dans ce vivier à des fins d’attaque. La Russie a une longueur d’avance sur le plan offensif.

Vladimir Poutine compare le cyberespace à une bombe atomique…

Étienne Huver : Comme lui, certains hackers sont conscients que les cyberattaques peuvent être utilisées comme des armes de destruction massive. L’Ukraine a été à plusieurs reprises le laboratoire de cette nouvelle guerre où se mêlent des opérations d’espionnage mais aussi de sabotage. Fin 2018, Emmanuel Macron a fait plusieurs propositions. Parmi les Gafam, seuls Facebook et Microsoft l’ont suivi. Mais à ce jour, il n’existe aucune régulation internationale pour endiguer le risque d’escalade. Propos recueillis par Hélène Porret