Hérauts de la décolonisation

13 janvier 2020

- ARTICLE

Dans « Décolonisations », série documentaire événement en trois volets, dite par Reda Kateb, les réalisateurs Karim Miské et Marc Ball et l’historien Pierre Singaravélou racontent du point de vue des peuples colonisés une histoire inédite de leur émancipation.

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En quoi l’écriture de cette série participe-t-elle à un renouvellement de l’approche historique ?

Pierre Singaravélou : Notre documentaire s’inspire des “études subalternistes” développées dans les années 1980 par des chercheurs indiens. Elles mettaient en valeur l’histoire des résistances paysannes à la domination britannique dans le sous-continent. Nous adoptons cette approche “par le bas” en tentant de donner une voix aux “sans voix” de l’histoire. Plusieurs dizaines de femmes et d’hommes méconnus, dans des situations coloniales très différentes en Asie, au Maghreb et en Afrique subsaharienne, ont incarné les multiples formes du combat anticolonial. Lequel a été par définition transnational : seule l’histoire globale nous permet de suivre la circulation de ces intellectuels, militants et travailleurs anonymes entre colonies et métropoles.

 

 

Faut-il aussi impérativement changer de focale ?

Pierre Singaravélou : Pendant longtemps, l’historiographie s’est focalisée sur le point de vue des colonisateurs. À l’école, on apprenait par cœur les noms des héros – tous européens – de la colonisation et de la décolonisation, comme si les principaux concernés, les millions d’autochtones en Afrique et en Asie, étaient absents de leur propre histoire. Aujourd’hui, que ce soit pour déplorer la domination coloniale ou s’en féliciter, le débat public continue à adopter la même focale en enfermant les colonisés dans le rôle de victimes passives. Nous voulions au contraire restituer leur capacité d’action, en montrant comment ils ont constamment réagi à la domination à travers la lutte armée, mais aussi les pratiques sportives, le cinéma ou la littérature.

 

 

Le documentaire évoque également les exactions des colonisateurs, souvent passées sous silence ou minimisées…

Pierre Singaravélou : Notre propos n’était pas de faire un film de dénonciation, et encore moins de dresser un bilan positif ou négatif de la colonisation, mais de mieux comprendre les ressorts de cette domination, c’est-à-dire la manière dont une minorité étrangère, parfois infime, a pu dominer une majorité autochtone. À ce titre, l’un des mythes à battre en brèche est celui de la paix coloniale et de l’ordre impérial. Contrairement à ce qu’ont relaté les propagandes coloniales, l’histoire de ces empires a été dès l’origine scandée par d’innombrables révoltes et rébellions. A contrario, une minorité d’“indigènes”, notamment au sein des élites, a décidé de coopérer avec les colonisateurs afin d’asseoir son pouvoir social et économique.

 

 

De quelle façon cette histoire continue-t-elle de se jouer aujourd’hui ?

Pierre Singaravélou : Des relations inégalitaires de dépendance entre anciennes métropoles et ex-colonies ont pu se perpétuer après l’indépendance. Laquelle ne signifie pas toujours la décolonisation : la mondialisation actuelle pose encore la question de l’impérialisme culturel et économique, et celle des capacités de résistance et d’adaptation des populations asiatiques et africaines. Par ailleurs, il reste à “décoloniser” une partie des savoirs et des imaginaires occidentaux, hérités de ces entreprises impériales. Non pas pour faire œuvre d’une quelconque repentance, mais pour mieux connaître la part manquante de cette histoire partagée.

 

Propos recueillis par Laetitia Moller