Interview de Virgine Ledoyen - Mélancolie ouvrière

21 août 2018

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Interview de l'actrice Virginie Ledoyen qui interprète Lucie Baud dans le film de Gérard Mordillat "Mélancolie ouvrière" - ARTE Magazine n° 34 - Jonathan Lennuyeux-Commène

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Après La forteresse assiégée (2006), Virginie Ledoyen retrouve Gérard Mordillat dans le rôle de Lucie Baud, femme du peuple et héroïne oubliée du monde ouvrier, à qui elle prête son regard noir et décidé.

 

Il ne reste que très peu de traces de la vie de Lucie Baud. Sur quoi vous êtes-vous appuyée pour incarner le personnage ?

Virginie Ledoyen : Sans le livre de Michelle Perrot*, effectivement, Lucie Baud serait totalement oubliée. Pourtant son parcours de vie dégage une force incroyable… C’est de cette force dont je me suis inspirée. J’ai fait confiance au travail de documentation effectué par Gérard Mordillat sur les conditions de vie des ouvrières de cette époque, pour laisser la place à la dimension romanesque du destin de Lucie Baud. C’est une femme brave et juste, dont la lutte s’est soldée par l’échec et la solitude. C’est tragique ! Elle est morte avant d'avoir pu profiter des avancées qu'elle avait provoqué. Mais dans cette adversité, elle s’est montrée d’une force de caractère hors du commun. Une jeune veuve qui gère seule sa famille, tombe amoureuse, ose vivre cet amour et déclenche une grève, ce n’était évidemment pas la norme à cette époque. Elle a été exclue pour cela, y compris par ses propres enfants. Elle était conditionnée par la société à se taire et à subir, mais son insolence et son indépendance l’ont poussée à s’extraire de cette condition et à tenter d’en délivrer les autres.

 

Pourquoi se révolte-t-elle ?

Virginie Ledoyen : Le jour où le patron de l’usine décide que les ouvrières vont travailler non pas treize mais quatorze heures par jour, pour un salaire moindre d’un tiers, quelque chose bascule en elle. Elle prend conscience de l’inhumanité du traitement qu’on leur inflige depuis leur enfance : jusqu’alors, les ouvrières l’acceptaient, jugeant leur vie difficile mais dans l’ordre naturel des choses. Elle est particulièrement sensible au sort réservé aux ouvrières italiennes, racolées de l’autre côté de la frontière pour être exploitées. Lucie est mue par des convictions humaines, pas idéologiques. Ce n’est que lorsqu’elle rencontre Auda, le syndicaliste joué par Philippe Torreton, qu’elle se rend compte que cette révolte intuitive, d’autres l’ont déjà pensée et mise en actes. C’est par la force des choses qu’elle devient syndicaliste… D’ailleurs, comme le montre la scène du congrès syndical, elle doit aussi lutter pour se faire une place dans ce milieu-là : l’intervention d’une femme n’y est pas vue d'un très bon œil...

 

Quel regard Gérard Mordillat porte-t-il sur le personnage ?

Virginie Ledoyen : Gérard est avant tout intéressé par la trajectoire humaine de Lucie Baud. Mélancolie ouvrière n’a rien de didactique ou d’idéologique, et n’est pas un documentaire sur la condition ouvrière. Le regard de Gérard rend à Lucie, comme aux autres, la dignité dont elles ont été privées. Il y a des résonances avec le présent : tant sur la place des femmes que sur la question ouvrière, ces problématiques sont, à des degrés divers, encore d’actualité.

 

*Mélancolie ouvrière, Grasset, 2012