Libération - Ange-Dominique Bouzet: Tableau ferraille

7 juin 2017

- REVIEW

" Un bout de mer bleue, brillant sous le soleil, au bout des ruelles chaotiques d'un village bidonville, grouillant de vie. On est à «Tableau ferraille», près de Dakar. Entre pêcherie misérable et cimetière. Pendant qu'un homme d'affaires à lunettes noires se fait acclamer par la liesse populaire, une carriole emporte le déménagement d'un couple vilipendé. On est au début du film et déjà à la fin de l'histoire de Daam et de Gagnesiri. Tableau ferraille, en effet, se lit à l'envers, par flash-backs. Une structure affichée comme le signal du cycle irréversible de l'ascension et de la déchéance, de la misère et de la corruption.

Quelques années auparavant, donc, on fêtait la première campagne électorale de Daam, étudiant pauvre, fraîchement diplômé, et son mariage avec la jolie Gagne-siri. Ses «amis» du quartier ont vite fait de convaincre le nouveau député de les pousser à la tête de la pêcherie. Quelques mois encore et Daam sera ministre. Propriétaire de villa avec piscine et nanti d'une seconde épouse, moderne, «émancipée» et court vêtue. Honnête, encore, par devers lui. Mais ligoté par les manoeuvres de son entourage et la cupidité de sa deuxième femme. Mûr, enfin, pour être renversé par le scandale, dont ses anciens courtisans seront à la fois la cause et les bénéficiaires.

Tableau ferraille est donc une charge contre le cynisme des affairistes et l'inconsistance des politiques. Mais c'est aussi un chant bien rythmé, et haut en couleur, à la beauté des femmes de Dakar (qu'elles soient en boubou ou en minijupe). Un hymne à leur courage aussi: celui d'Anta, répudiée après trente ans de vie commune; de Ndoumbé la petite ouvrière, engrossée et licenciée pour fait de grève, réduite à «faire boutique mon cul» mais qui sait encore river leur clou aux hommes; et de Gagnesiri la belle, humiliée parce que stérile. Fidèle dans l'adversité c'est elle qui prononce la condamnation finale de Daam en l'abandonnant à sa veulerie" Simpliste (beaucoup), caricatural (de façon parfois bien réjouissante), Tableau ferraille n'est certainement pas un grand tableau de moeurs. Sinon dans le genre naïf. Mais à sa façon, colorée et intensément vivante, c'est un témoignage autrement plus séduisant et plus intéressant que nombre d'élégants «films calebasses», confinés sans risques dans l'illustration de mythes et légendes artificiels."

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" Un bout de mer bleue, brillant sous le soleil, au bout des ruelles chaotiques d'un village bidonville, grouillant de vie. On est à «Tableau ferraille», près de Dakar. Entre pêcherie misérable et cimetière. Pendant qu'un homme d'affaires à lunettes noires se fait acclamer par la liesse populaire, une carriole emporte le déménagement d'un couple vilipendé. On est au début du film et déjà à la fin de l'histoire de Daam et de Gagnesiri. Tableau ferraille, en effet, se lit à l'envers, par flash-backs. Une structure affichée comme le signal du cycle irréversible de l'ascension et de la déchéance, de la misère et de la corruption.

Quelques années auparavant, donc, on fêtait la première campagne électorale de Daam, étudiant pauvre, fraîchement diplômé, et son mariage avec la jolie Gagne-siri. Ses «amis» du quartier ont vite fait de convaincre le nouveau député de les pousser à la tête de la pêcherie. Quelques mois encore et Daam sera ministre. Propriétaire de villa avec piscine et nanti d'une seconde épouse, moderne, «émancipée» et court vêtue. Honnête, encore, par devers lui. Mais ligoté par les manoeuvres de son entourage et la cupidité de sa deuxième femme. Mûr, enfin, pour être renversé par le scandale, dont ses anciens courtisans seront à la fois la cause et les bénéficiaires.

Tableau ferraille est donc une charge contre le cynisme des affairistes et l'inconsistance des politiques. Mais c'est aussi un chant bien rythmé, et haut en couleur, à la beauté des femmes de Dakar (qu'elles soient en boubou ou en minijupe). Un hymne à leur courage aussi: celui d'Anta, répudiée après trente ans de vie commune; de Ndoumbé la petite ouvrière, engrossée et licenciée pour fait de grève, réduite à «faire boutique mon cul» mais qui sait encore river leur clou aux hommes; et de Gagnesiri la belle, humiliée parce que stérile. Fidèle dans l'adversité c'est elle qui prononce la condamnation finale de Daam en l'abandonnant à sa veulerie" Simpliste (beaucoup), caricatural (de façon parfois bien réjouissante), Tableau ferraille n'est certainement pas un grand tableau de moeurs. Sinon dans le genre naïf. Mais à sa façon, colorée et intensément vivante, c'est un témoignage autrement plus séduisant et plus intéressant que nombre d'élégants «films calebasses», confinés sans risques dans l'illustration de mythes et légendes artificiels."