Philippe Le Guay : " Le mystère de cet homme reste entier..."

28 février 2011

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A partir d'un fait divers – un ouvrier bizuté, harcelé, humilié, par ses camarades d'atelier pendant deux ans –, le réalisateur de "L'Année Juliette" signe ici une tragédie douloureuse sur l'univers du travail, la soumission et le groupe : "Qu'est-ce qui fait que cet homme ne se révolte pas ? De quelle emprise est-il l'objet ? Ce qui est curieux, dit-il, c'est que même après avoir réalisé ce film, je n'arrive pas à me donner des réponses claires là-dessus."

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Votre précédent film, L'année Juliette, était une comédie, Trois Huit représente un changement de cap radical. Etait-ce délibéré ?Philippe Le Guay : J'ai eu envie de renouer avec le ton de mon court métrage de fin d'études de L'IDHEC qui s'appelait Le Clou. C'était l'histoire d'un enfant qui se mettait un clou dans le pied un matin, avant de partir à l'école. On le suivait pendant sa journée, alors qu'il souffre le martyre à l'insu de ses camarades et de ses professeurs. Le film restituait une émotion qui m'intéresse énormément au cinéma : la souffrance physique, le consentement à cette douleur et le secret qui peut l'entourer dans un cadre quotidien. Trois Huit reprend un peu cette proposition, cette fois située dans l'univers adulte et dans le cadre du travail.

Quelles ont été vos sources d'inspiration ?Le sujet m'a été inspiré par un fait divers : un ouvrier d'une usine d'emballage d'aluminium décidait de passer de nuit et changeait d'équipe. Il y avait trois heures de travail intensif, principalement de la manutention. Le reste du temps l'équipe ne faisait pas grand chose. Assez vite, l'équipe s'est " payé " le nouveau. Ce type a subi un bizutage quasi permanent : on lui donnait des claques, on le déshabillait, on le faisait chanter tout nu au milieu des machines...Ça a duré deux ans. Un samedi soir, il a fini par tout raconter à sa mère, qui a alerté les responsables. Il y a eu une enquête et cinq ouvriers ont été licenciés. Le plus poignant est que cet homme n'avait pas de rancœur. Il se désolait de savoir que ses collègues avaient perdu leur boulot. Il trouvait des excuses à ses tortionnaires...

Ce personnage avait-il une famille ?Non, sa femme l'avait quitté avec leurs deux enfants, il vivait seul dans un petit pavillon...Ça explique en partie la raison de sa passivité : c'était comme si les coups qu'il recevait étaient le prix à payer pour faire partie du groupe.

Ce n'est pas le héros de votre histoire ?Non. Dès que j'ai commencé à réfléchir à ce sujet, la présence d'un fils s'est imposé à moi. J'imaginais que le père rentrait à la maison quand le fils partait à l'école. Ils prenaient le petit déjeuner ensemble, échangeaient des banalités. On suivait le fils à l'école et là il se comportait comme un caïd, il faisait du racket, il se bagarrait. A son insu, il vengeait son père. J'avais cette idée un peu théorique de montrer les ouvriers de l'usine comme des enfants et de montrer l'école avec la brutalité des adultes. Mais dès que j'ai commencé à visiter des usines, je me suis rendu compte à quel point la réalité était éloignée du fait divers.

Pourquoi n'avoir pas tourné dans l'usine où les faits se sont déroulés ?Ça a été ma tentation de départ, mais l'usine avait fermé depuis plusieurs années. Et puis je ne voulais pas ranimer les vieilles douleurs, rouvrir des cicatrices... En fait, cette usine employait des ouvriers sans aucune qualification. Les témoignages décrivaient le héros central comme un homme très simple, un peu benêt. Une sorte d'idiot à la Dostoïevski. Sans doute un cinéaste comme Robert Bresson se serait attaché à restituer cette passion quasi christique. Mon héros a je crois une forme d'innocence, mais je ne voulais pas le désigner dès le départ comme une victime. Je tenais à ce que le spectateur s'identifie à lui : Pierre est un type normal et équilibré, avec une famille, un projet de vie. Il n'a jamais subi ce genre d'humiliations par le passé. D'où son désarroi : il ne sait pas comment se défendre, il n'a pas le mode d'emploi.

Est-ce que cette histoire de harcèlement ne pourrait pas se dérouler dans un autre décor qu'une usine ?Bien sûr. Il suffit de lire la presse quotidienne pour s'apercevoir que le harcèlement moral se déroule dans les bureaux les plus civilisés ! Adolescent, j'ai passé plusieurs années en pension, le film est émotionnellement nourri de cette expérience. J'ai également beaucoup songé à l'armée, et en particulier à un épisode de la vie de Lawrence d'Arabie qu'il raconte dans son livre La Matrice. Quand Lawrence revient d'Afrique, il éprouve une culpabilité terrible, il a le sentiment d'avoir trahi la cause arabe. Il se fait engager sous un faux nom comme simple soldat dans la Royal Air Force, lui qui est colonel ! Pendant deux ans, il fait ses classes comme un bleu, exécutant les pires corvées, humilié par des instructeurs débiles. Il accepte cette punition dans une sorte d'exaltation masochiste. On sent un peu ce désenchantement à la fin du film de David Lean. Au début de mon casting, je songeais à un acteur du genre de Peter O'Toole pour le rôle de Pierre...

Vous accordez une grande place au thème de la paternité ?Le film explore les différents aspects de la virilité : c'est quoi être un homme ? Le film essaie de résoudre cette question, ce qui revient à s'interroger sur la paternité. Tous les enfants désirent que leur père soit un héros. Etre adulte, c'est atteindre ce moment où on se rend compte que son père a une faiblesse. Il faut vivre avec cette déception. Le plus beau film sur ce sujet est bien sûr Le Voleur de Bicyclette : à la fin, le père est maltraité et jeté à terre, tout cela sous les yeux de l'enfant. L'homme se relève, brisé et humilié ; et l'enfant vient glisser sa main dans celle de son père...

Vous reléguez au second plan l'identité sociale de vos personnages, ils n'ont pas de discours idéologique.Lorsque le cinéma s'empare du décor de l'usine, c'est toujours pour montrer un conflit social, un accident du travail, une grève... Pendant tous mes repérages, je me suis attaché à capter la vie quotidienne du travail de nuit : les horaires, la récupération du sommeil, le casse croûte, les vestiaires... la description de l'équipe est très fidèle, il y a des répliques entières que j'ai consignées telles quelles dans le script !

Faire un film sans "stars" vous a-t-il aidé à intégrer les acteurs à l'univers social du film ?Il n'y avait pas d'idée préconçue de ma part à ce sujet. De nombreux acteurs connus auraient joué le jeu de l'intégration sans aucun problème. C'est toujours stimulant pour un acteur de pénétrer un monde inconnu : paradoxalement, ça les rassure. Mes comédiens ont suivi le travail de nuit des verriers pendant une semaine, ils avaient un instructeur attaché à eux, ils étaient en permanence au côté des ouvriers qui travaillaient sur les machines. Il y a eu une interaction magnifique entre les ouvriers et les gens de l'équipe. Quelque chose s'est réuni autour de la notion même de travail. Filmer un travail est aussi du travail...

De ce point de vue, votre film n'est pas sans rapport avec la démarche de Ressources humaines.C'est juste, et c'est du reste un très beau film. Mais je n'ai jamais envisagé de confier des rôles à des acteurs non professionnels. Même si le film s'inscrit dans un fort contexte social, il a quelque chose de mental. Qu'est-ce qui fait que cet homme ne se révolte pas ? De quelle emprise est-il l'objet ? Ce qui est curieux, c'est que même après avoir réalisé ce film, je n'arrive pas à me donner des réponses claires là-dessus. Le mystère reste entier, c'est effrayant, il faudrait encore tourner quatre ou cinq films sur le sujet...

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